Analyse, opinion, morale
Dans la société européenne, cela fait longtemps que les mots «analyse», «opinion» et «morale» ont perdu leurs sens. Beaucoup d’autres termes ont perdu le leur, mais ce sont ces trois-là qui démontrent, le plus clairement, combien nous faisons fausse route.
L’analyse : ce mot détermine un raisonnement complexe, se fondant sur des faits, décortiqués, recoupés, interprétés. La source première de l’analyse est le fait, présenté impartialement. A partir de ce fait on tire des conclusions. Ces conclusions peuvent être justes ou fausses, il n’en reste qu’elles sont le fruit d’un long travail. Fastidieuse, compliquée, l’analyse repousse. Elle ne touche qu’une minorité de gens.
L’opinion : tout le monde en a une. Quel que soit l’effort consenti pour connaître le sujet dont on parle, qu’il soit nul ou intense. L’opinion ? Un ensemble de préjugés, d’ouï-dire et de faits avérés ou non. Une contradiction, qui ruinerait une analyse, renforcerait une opinion. Elle peut s’accommoder de tout. Libre, sans tabou et sans logique, l’opinion séduit à grande échelle.
La morale : vaste mot, qui a déterminé l’humanité depuis sa création. Ceux qui la déteste l’affuble d’adjectifs : elle serait «judéo-chrétienne», «blanche» ou «occidentale», mais surtout, surtout pas, universelle. Comme si la morale était «judéo-chrétienne»… ? A-t-on oublié les efforts consentis par les Juifs et les Chrétiens pour réformer leurs religions et leur faire perdre leurs relents totalitaires ? Comme si elle était «blanche»… ? Pourquoi séduit-elle au-delà des barrières linguistiques et ethniques ? Comme si elle était «occidentale»… alors qu’elle touche aussi bien l’Africain que le Japonais. Précise, immuable, la morale exige les droits de l’individu et son devoir de les faire respecter.
Dans le petit monde européen, c’est le flou le plus total. L’analyse serait opinion. La morale une idée obscure, «simpliste», quand elle n’est pas, elle aussi, affaire d’opinion. Voyez les journaux : on nous bassine d’analyses sur le conflit israélo-palestinien. Mais, comme le remarquait Denis Jeambar (préface de «La paix impossible ?», L’Archipel, 2006), le fossé entre ce que nous croyons savoir et la réalité «est devenu gigantesque». Cela fait longtemps, trop longtemps, que l’Européen donne son opinion et méprise l’analyse.
Pour une bonne raison : cette dernière ne lui donne pas raison. Les contradictions sont immenses. L’Etat français roucoule avec les dictatures arabes, alors même que dans son territoire, une véritable poudrière d’islamistes ne demande qu’à exploser. Pourquoi soutenir les leviers du totalitarisme le plus dangereux pour
En Europe, surtout l’Europe francophone, le citoyen lit dans ses journaux des opinions, surtout des opinions. Aucune analyse, ou si peu. Privés de la connaissance des faits, bruts et crûs, il forge son opinion… sur des opinions. Pas étonnant que près de 90% des Français aient été contre la guerre en Irak. Qui leur a analysé les enjeux du conflit ? Il n’est pas non plus surprenant que 80% des Français aient une bonne opinion de l’ignoble Che Guevara. Qui leur a montré, réellement, la nature de ce personnage ? 36% des Français sont pour l’économie de marché, dans un pays développé ? Mais pourquoi donc, sinon que personne ne leur a expliqué comment ce monde marchait ? Creusez vos connaissances générales, que pensez-vous y découvrir ? Du vent !
La morale dans tout cela ? Elle subit le contrecoup. Qu’on le veuille ou non, elle détermine souvent les choix. Si la majorité des Français ignorent une grande partie de leur histoire, c’est pour éviter le jugement moral.
Si l’Europe se moque du «Bien» et du «Mal» repris par Bush, ce n’est pas parce qu’elle a découvert une autre voie ou la sagesse suprême. Mais parce qu’elle sait très bien de quel côté un tel examen de conscience la placerait, très souvent. A suivre l’opinion et à se détourner de l’analyse, on se moque des faits.
Lorsque ceux-ci témoignent, c’est l’immoralité de notre position qui nous fait si peur.
