Conte de Noël

Publié le par drzz

 Il était une fois la France, une flotte prestigieuse défilant à travers les âges...

Avec 60 millions d'hommes à bord, elle voguait sur la mer de la tranquilité sans s'inquiéter des récifs. Cela faisait si longtemps qu'elle naviguait, peut-être se croyait-elle insubmersible ? Héritère d'une pléiade d'équipages célèbres, elle se vantait d'être la reine de l'océan. Plus que tout, elle souhaitait défier les vagues.

Elle en était capable. N'avait-elle pas ouvert des routes maritimes insoupçonnées, révolutionné la cartographie, lancé des milliers d'êtres sur les chemins de la connaissance  et du savoir ? Son sillon était légendaire.

Un jour, une petite barque prit le large, loin derrière elle. Composée de marins inconnus, poisseux, tout de haillions vêtus, elle avançait lentement face aux immenses rouleaux du monde. Dans la marine de France, cette petite escapade pathétique suscitait rires et mépris. Face aux énormes proues des navires impériaux, le frêle esquif sur lequel ramaient les déshérités du monde paraissait minuscule. Il avançait pourtant, sans rechigner à la tâche. Les équipes de rameurs poisseux et sales se relayaient, de jour comme de nuit, pour faire avancer la barque. Sur la route de la liberté.

Les années passèrent.  La flotte française rivalisait de prestance. Si un concurrent bâtissait une poupe en argent, le capitaine français la faisait d'or. Si la barque des déracinés changeait de parcours, les puissants canons impériaux la ramenaient à l'ordre. Dans les cales des monstres, les déshérités de France ramaient sans relâche, sous les ordres et les coups de menton de leurs capitaines, voguant vers un horizon qui ne leur appartenait pas.

Pendant ce temps, à la force des bras, la petite barque méprisée était devenue navire. On y ramait toujours autant, sans se plaindre, conscient qu'il suffisait d'une vague pour emporter tout ce que l'on avait construit dans la sueur. Loin devant, les gros mâts français faisaient escale sur escale, indifférents au souffle du temps. Les années se suivirent mais ne se ressemblèrent pas. 

Un jour, la tempête de l'Histoire foudroya une partie de la flotte de France. Les pieds dans l'eau, capitaines et marins construisirent des coques plus belles encore, des ponts somptueux où l'on dansait et riait jusqu'à point d'heure. Le grondement de l'orage disparut sous les chants de la fête. Lorsque la tempête revint, elle emporta le navire amiral et décima les équipages. Ce jour-là, la fière marine française dut son salut aux marins poisseux. Ces derniers multiplièrent les gestes de solidarité, aidant à rebâtir la flotte du mieux qu'ils le pouvaient, tout en se prévenant des tonnerres à venir.

La fière flotte de France ne s'en remit jamais. A ses yeux, les marins poisseux et sales devaient le rester éternellement. Il n'était pas possible qu'ils dépassassent les navires triomphants d'un temps oublié. Refusant d'admettre que les embarcations n'avançaient pas toutes seules, les capitaines français décidèrent de faire mentir le vent. Ils tentèrent de saborder les navires des marins sales et poisseux, devenus une flotte de paquebots magnifiques. Mais cela échoua. Et une troisième tempête, plus rude encore, se hâta de punir les irresponsables, qui virent leur flotte couler corps et bien.   

Dans la frêle barque de secours, les marins français continuèrent pourtant à fustiger les équipages sales et poisseux, bien que ces derniers ne le soient plus. Au lieu de ramer à leur tour, les capitaines impériaux expliquèrent que les rameurs des paquebots étaient des esclaves. Que leur réussite était une preuve d'arrogance. Qu'ils voulaient tout maîtriser. Que si la barque française n'avait plus sa coque d'acier, ce n'était pas de sa propre faute, mais de ceux qui l'avaient distancée. Comme un seul homme, l'équipage de la barque se mit à haïr les marins des paquebots. Lorsque ces derniers viraient à droite, la petite barque dérivait à gauche, lorsque les titans voguaient vers le large, la France nageait à contre-courant.

Au sein d'un équipage de plus en plus miné par les mutineries et la pauvreté, au bord de la noyade, les solutions pleuvaient mais toujours à contresens. On multipliait les questions inutiles. Devait-on nécessairement suivre le vent de l'Histoire ? Est-ce que naviguer vers le futur pouvait faire du mal aux petits poissons ? Pourquoi ramer, alors que les navires sont portés par la mer ?

Bien que la barque eût heurté de nombreux récifs, elle continua à dériver dans le même sens. Les capitaines parlèrent de la fonte des glaces à l'heure où l'esquif prenait l'eau, les intellectuels préparèrent activement le sabordage collectif, on parla de tout, absolument de tout, sauf du souffle qui conduisait vers le large.

Un beau jour, l'équipage se mutina pour de bon et jeta les capitaines par-dessus bord. Ce jour-là, des petits marins inconnus, poisseux, tout de haillions vêtus, consolidèrent la barque française, et, lentement mais sûrement, ils ramèrent sans rechigner vers la clarté de l'horizon.   

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Annika 05/01/2007 06:48

Fable interessante sur la france et sur la vie...  mais qui ramenera la France sur la clarete de l'horizon?                                 Annika

drzz 04/01/2007 22:04

Merci stella !

$penderz 04/01/2007 20:33

Cela me fait rappeler le suicide force de la flotte française à Toulon en 40...

stella :0040: 04/01/2007 18:29

Hé bien dis donc, je reste scotchée ! ton conte se lit comme une parabole sauf que là, pour le coup c'est de notre histoire que tu parles et non d'allégorie dans son seul sens métaphorique.Je trouve ton conte très réaliste, et pour ceux qui connaissent notre histoire, c'est un texte plein de constations objectives. Chapeau !

Victory or death 04/01/2007 13:04

Excellent conte
Le problême de la marine française, c'est qu'elle attend toujours la dérive totale pour se mutiner, au risque de jeter tous les capitaines par-dessus bord dans un accès de rage - et d'élire un pirate borgne au deuxième tour...