Les liens entre Saddam et Al-Quaeda : le dossier accablant (2)

Publié le par drzz

 

 

Spécial : Les liens entre Saddam et Al-Quaeda : le dossier accablant (2)

 

 

 

Jean-Charles Brisard est expert international, spécialiste du terrorisme. Depuis 2002, il est chargé, par plusieurs milliers de parents de victimes du 11 septembre, de diriger l'enquête internationale visant les réseaux de soutien au groupe Al-Quaeda. Extraits de son livre Zarkawi, le nouveau visage d'Al-Quaeda, Paris, Fayard, 2005, pp. 135-142. Les sources de ses affirmations sont citées dans l'ouvrage.  

 

 

 

 

Ces liens sont d'abord interpersonnels. On sait qu'à l'initiative du chef d'Al-Quaeda des rendez-vous sont organisés à plusieurs reprises et suivant le même schéma : plusieurs ambassadeurs irakiens ont successivement rencontré Ben Laden, ainsi que des membres actifs de son réseau.

Les premiers contacts sont noués au Soudan en 1991 et en 1996. Selon l'ancien directeur du programme nucléaire irakien, Khidir Hamza, Ben Laden rend, en ces années-là, des fréquentes visites à l'ambassade d'Irak à Khartoum. En décembre 1998, selon la même source, il aurait rencontré Farouk Hijazi, ambassadeur irakien en Turquie et ancien chef des opérations spéciales des services de renseignement irakiens (Mukhabarat). L'entretien aurait eu lieu à Kandahar, en Afghanistan. Après les attentats du 11 septembre 2001, le diplomate sera expulsé de Turquie en raison de sa proximité avec des groupes terroristes. D'après Vincent Cannistraro, un ancien responsable de la lutte antiterroriste à la CIA , cette information a été confirmée par «plusieurs rapports des services de renseignement». L'entourage d'Oussama Ben Laden l'aurait lui-même ébruitée.

De nombreux contacts ont par ailleurs été établis entre des émissaires irakiens et des membres actifs du groupe terroriste, comme Mohammed Atta, dont il est désormais avéré qu'il a rencontré un diplomate irakien en République tchèque au mois d'avril 2001. Le chef opérationnel du commando suicide du 11 septembre s'est rendu au moins à deux reprises à Prague. Selon le Service américain de l'immigration et de la naturalisation (INS), quand Mohammed Atta est entré pour la première fois aux Etats-Unis, le 3 juin 2000, il débarquait à l?aéroport de Newark, dans le New Jersey, d'un vol en provenance de Prague.

Le 8 avril 2001, il a rendez-vous à l'ambassade irakienne à Prague avec Ahmed Khalil Ibrahim Samir Al-Ani, le second consul, qui appartient également aux services de renseignement extérieurs irakiens. Le représentant permanent de la République tchèque à l'ONU, Hynek Kmonicek, et le ministre tchèque de l'Intérieur, Stanislav Gross, confirmeront l?information. Le 19 avril 2001, le diplomate est déclaré persona non grata en raison «d?activités incompatibles avec son statut de diplomate» puis il est expulsé par les autorités tchèques une semaine plus tard.

Par ailleurs, la commission d'enquête conjointe du Congrès des Etats-Unis sur les attentats du 11 septembre 2001 a établi qu'en 1999 «la communauté du renseignement avait obtenu des informations selon lesquelles l'Irak avait formé un pilote en vue de missions suicides contre les forces britanniques et américaines dans le golfe Persique» au cours de la première guerre d'Irak, un procédé qui rappelle le modus operandi des attentats du 11 septembre 2001.

 D'autres éléments, sans grande valeur conclusive il est vrai, ont également révélé des relations épisodiques entre certains membres d'Al-Quaeda et des officiels irakiens. Ainsi, Jose Luis Golan Gonzales, alias Youssef Galan, membre du réseau de Ben Laden en Espagne, reçut à son domicile, le 26 juin 2001, une invitation de l'ambassadeur irakien à Madrid afin de fêter l'anniversaire de la révolution irakienne le 17 juillet 2001. Youssef Galan est l'un des rares terroristes d'origine espagnole à avoir été interpellé après le 11 septembre 2001 dans le cadre de l'enquête du juge Baltasar Garzon sur Al-Quaeda. Son nom est revenu sur le devant de la scène après les attentats du 11 mars 2004. Avant de se convertir à l'Islam et de rejoindre un camp d'entraînement militaire en Indonésie, Youssef Galan avait en effet appartenu quelques temps à l'organisation basque Euskadi Ta Askatasuna (ETA).

La convergence d?intérêts la plus marquée entre Al-Quaeda et l'Irak apparaît quand on se penche sur le réseau économique et financier constitué par Ben Laden lorsqu?il était installé au Soudan en 1991, avec la bienveillance du leader religieux Hassan Al-Turabi. L'industrie chimique, notamment, favorisa ce rapprochement dans la mesure où, à l'époque, l'Irak collaborait avec le Soudan pour développer son arsenal et tentait de tirer parti de la présence d'organisations terroristes dans le pays. D'anciens membres d'Al-Quaeda, témoignant en 2001 lors du procès des responsables des attentats de 1998 dirigés contre les ambassades américaines de Dar es-Salaam et Nairobi, ont ainsi révélé que certaines entreprises possédées par Oussama Ben Laden étaient alors dirigées par des Irakiens et employaient du personnel issu de ce pays. Ainsi, plusieurs ingénieurs irakiens travaillaient jusqu'en 1998 pour la société de construction Al-Hijrah, propriété d'Oussama Ben Laden. Au cours du même procès, on a appris que le responsable de la société était un ingénieur irakien, Abou Ibrahim Al-Iraqi, et pas moins de neuf Irakiens ont été identifiés comme des membres affiliés à Al-Quaeda au Soudan.

Parallèlement, les contacts se multiplient entre les dirigeants de l'usine de production chimique Al-Schifa, appartenant également à Ben Laden, et le responsable irakien du programme d'armes chimiques, ou encore avec Emad al-Ani, l'un des directeurs de la société irakienne Samarra Drug Industries, qui, selon les Américains, contribua au développement d?armes chimiques. A l'époque, des traces d'un composant du gaz VX, dont la formule fut exclusivement utilisée par l'Irak, ont également été retrouvés dans un échantillon prélevé par la CIA dans l'usine Al-Schifa. (...)

L'Irak et Al-Quaeda partageaient en outre la même hostilité à l'égard des Etats-Unis. Dans sa déclaration de guerre contre les Etats-Unis et l'Occident en date du 23 août 1996, intitulée «Message d'Oussama Ben Laden à ses frères musulmans dans le monde et spécialement dans la péninsule arabique», le leader d'Al-Quaeda s'engage sans détour aux côtés du peuple irakien : «les enfants de l'Irak sont nos enfants (...) notre sang a coulé en Irak.» De même, dans une interview accordée en 1996 [dans le Sunday Times], Ben Laden déclare que «tuer des écoliers irakiens est assimilable à une croisade contre l'Islam» et il affirme, la même année, que son réseau couvre désormais treize pays, dont l'Irak.

Du côté irakien, certaines déclarations ont pu, en outre, laisser penser que le régime de Saddam Hussein n'était pas étranger aux attentats du 11 septembre 2001. Ainsi, le jour même, la chaîne officielle irakienne commenta en ces termes les attentats contre le World Trade Center et le Pentagone : «Le cow-boy américain récolte les fruits de ses crimes contre l'humanité. C'est un jour maudit dans l'histoire de l'Amérique, qui goûte l'amère défaite de ses crimes et de son rejet de la volonté des peuples de mener une vie libre et décente. Les explosions de masse sur le centre du pouvoir américain, en particulier le Pentagone, sont un coup douloureux porté aux politiciens américains pour qu'ils cessent leur illégitime hégémonie et leurs tentatives pour imposer leurs règles aux peuples. Ce n'est pas une coïncidence si le World Trade Center a été détruit lors de missions suicides. (...) Ces opérations expriment le rejet de la politique insouciante des Américains. [...]»

De même, un poème récité en présence de Saddam Hussein, le 3 décembre 2001, dans une séquence télévisée, célèbre le «triomphe sur l'injustice» par la mort de «6'000 infidèles», et proclame que «Ben Laden n'y est pour rien», mais que c'est le fait de «la chance de Saddam.»

Au-delà des discours, il est un fait qui n'est plus discuté depuis la fin de l'année 2001 : l'Irak est apparu comme une zone de repli stratégique pour les militants de l'organisation terroriste pourchassés en Afghanistan, avant de devenir une base opérationnelle après le renversement du régime du raïs.

L'éclairage le plus troublant sur ces récentes relations entre l'Irak et Al-Quaeda provient des organisations islamistes kurdes Jund Al-Islam et Ansar Al-Islam (la seconde a succédé à la première). En attestaient les déclarations de son principal dirigeant, le mollah Krekar, réfugié en Norvège, et qui déclarait, en 2002, considérer Ben Laden comme «la tête de l'Islam». Sans compter le rôle que joue dans ce mouvement un membres fort actif d'Al-Quaeda : Abou Moussab Al-Zarkawi. Selon le mollah Krekar, Ansar Al-Islam [600 membres à la veille de 2003] aurait accueilli Oussama Ben Laden le 1er novembre 2001 pour l'enregistrement d'un message diffusé par la chaîne Al-Jazira.

L'examen détaillé des relations entre l'Irak et Al-Quaeda révèle certes plus que de simples contacts épisodiques. Ces deux acteurs de la scène moyen-orientale, outre leur haine commune des Etats-Unis, ont su faire converger ponctuellement leurs intérêts.

 

 

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